Rapport sur les catastrophes dans le monde

La résilience: sauver des vies aujourd’hui, investir pour demain

Elhadj As Sy
Secrétaire général

Introduction

Plus tôt cette année, au cours d’une visite dans une région rurale du Zimbabwe, j’ai rencontré Victor, alors qu’il creusait au milieu du lit asséché de la rivière Mudzi. Je me suis agenouillé dans le sable à ses côtés et lui ai demandé ce qu’il faisait. « Je creuse pour trouver de l’eau», m’a-t-il répondu.

Après avoir creusé pendant une heure, il avait réussi à puiser un peu plus de deux litres d’eau insalubre. Comme des millions de personnes au Zimbabwe et des dizaines de millions d’autres dans toute l’Afrique australe, Victor luttait pour survivre à l’une des plus graves sécheresses provoquées par le phénomène El Niño jamais enregistrées. Au moment où j’écris ces lignes, quelque 40 millions de personnes sont touchées par cette crise, dont 23 millions auront probablement besoin d’une aide d’urgence d’ici la fin de l’année. L’Afrique australe vit une situation désespérée dans un silence quasi total, ne recevant que peu de l’attention et des ressources nécessaires pour réduire l’impact de la sécheresse.

Les besoins humanitaires augmentent à un rythme exceptionnel, historique même, et dépassent les ressources dont nous disposons pour y répondre. Il s’agit là d’un refrain familier, mais qu’il convient hélas de répéter. Il explique en partie pourquoi la situation au Zimbabwe, qui est à la fois terriblement triste et malheureusement prévisible, a pu se produire. Les souffrances humaines sont noyées au milieu des conflits et des déplacements massifs qui dominent le paysage humanitaire mondial.

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Le statu quo n’est plus acceptable. Il n’en résulterait que davantage de souffrance passée sous silence, à mesure qu’un nombre croissant de personnes épuisent leurs mécanismes d’adaptation et se retrouvent livrées à elles-mêmes, privées de l’aide dont elles ont désespérément besoin. L’édition 2016 du Rapport sur les catastrophes dans le monde plaide de manière simple et éloquente en faveur d’une approche différente de l’action humanitaire, qui s’attache à renforcer la résilience des communautés vulnérables et à risque. Pour paraphraser le rapport : investir dans la résilience permet de sauver des vies et d’économiser de l’argent.

Il ne s’agit en aucun cas d’une idée nouvelle, mais l’écart grandissant entre les ressources disponibles et les besoins humanitaires urgents et persistants en Afrique australe, au Sahel, dans la corne de l’Afrique, en Asie du Sud et du Sud-Est, et dans nombre de régions d’Amérique latine, rend la mise en œuvre de cette approche plus impérieuse et pressante que jamais. Afin de rompre avec le cycle selon lequel il faut attendre qu’une crise survienne pour intervenir et afin de faire de véritables progrès vers la réalisation des Objectifs de développement durable et la réduction des risques de catastrophe, il ne suffit pas d’améliorer l’efficacité des opérations d’urgence : le nombre de personnes ayant besoin d’une aide doit diminuer.

L’accent mis sur la résilience ne doit ni remplacer ni compromettre l’impératif humanitaire qui exige que l’on réponde aux besoins de manière directe et dans le respect de la dignité. Des opérations d’urgence efficaces et performantes seront toujours nécessaires, et doivent être défendues sans détour.

La résilience et l’intervention d’urgence ne vont pas à l’encontre l’une de l’autre. Le renforcement de la résilience est un prolongement logique de l’impératif humanitaire. Notre humanité commune nous pousse à faire 6 Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge Rapport sur les catastrophes dans le monde 2016 – Résumé Introduction du secrétaire général un effort supplémentaire pour réduire l’ampleur et l’impact des chocs et du stress, et aider les communautés à mieux se relever et à sortir plus fortes des situations de crise.

Il ne s’agit pas seulement de mettre au point une nouvelle méthode de travail, mais aussi de trouver de nouveaux moyens de collaborer. Pour renforcer la résilience, il faut nouer des partenariats avec les communautés, les acteurs humanitaires locaux, les institutions de développement, les gouvernements et le secteur privé. Nous n’avons pas d’autre choix que d’aller au-delà de nos priorités institutionnelles, de briser les cloisonnements et de nous engager à travailler ensemble, dans un véritable esprit de collaboration.

Ce raisonnement est à la base de la «Coalition d’un milliard pour la résilience», une initiative lancée fin 2015 par la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (Fédération internationale) dont l’objectif est de transformer l’état de la résilience à travers le monde. En mettant en place des réseaux d’individus dévoués, de communautés motivées et d’organisations issues de tous les secteurs poursuivant les mêmes objectifs, la Fédération internationale et ses partenaires encourageront d’ici 2025 un milliard de personnes à prendre des mesures pour renforcer la résilience.

L’édition 2016 du Rapport sur les catastrophes dans le monde nous appelle à placer la résilience au centre de notre action. Toutes nos activités, à toutes les étapes du continuum humanitaire, doivent viser au renforcement de la résilience. Pour ce faire, des financements destinés à la résilience doivent être mobilisés et les obstacles aux investissements doivent être recensés et surmontés.

Revenons à Victor, qui cherchait de l’eau dans le lit d’une rivière asséchée au Zimbabwe. Il n’a pas attendu passivement que les autorités ou un organisme humanitaire viennent lui apporter de l’aide. Il a agi, avec le peu de ressources dont il disposait. Mais cela ne suffisait pas. C’est là l’essence même de la résilience: donner aux individus les moyens de prendre soin d’eux, et aligner nos projets et nos efforts sur leurs initiatives et leurs capacités. Nous devons rompre la division artificielle qui sépare l’action humanitaire du développement et être en tout temps aux côtés des communautés pour les accompagner vers un avenir caractérisé non pas par les risques et la vulnérabilité mais plutôt par la réalisation de leurs intérêts et leur capacité de s’épanouir

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Chapitre 1 – Plaidoyer pour la résilience

Les besoins humanitaires n’ont jamais été aussi grands, et le secteur de l’aide peine à s’adapter. Lever de plus en plus de fonds pour répondre à des besoins qui ne cessent de croître ne permettra pas de faire face aux crises futures. Il ne suffit plus de compter le nombre de personnes que nous touchons pour établir la mesure de notre succès. Quelque chose doit changer. Il faut prendre plus au sérieux la possibilité d’investir avant la catastrophe si l’on veut que freiner l’augmentation du nombre de crises.

Il existe de nombreuses définitions du terme de résilience, et les critiques font valoir que l’absence de définition communément admise est une faiblesse. C’est toutefois ignorer que la diversité est une force. Il n’en reste pas moins que la résilience est, dans une bonne mesure, considérée comme un concept capable de mobiliser un ensemble d’acteurs, des individus aux communautés, en passant par la classe politique et le secteur privé, et de contribuer à faire le lien entre l’intervention d’urgence et le développement. Comme mot d’ordre politique, la résilience est là pour durer des années, celle-ci étant désormais formellement reconnue et ayant trouvé une place dans les Objectifs de développement durable (ODD) et le Cadre de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe.

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Chapitre 2 – Mesures et preuves à l’appui

Nombre d’outils et de méthodes ont été élaborés pour évaluer la résilience à tous les niveaux et dans divers contextes. Parmi toutes ces approches, trois sont les plus couramment utilisées : premièrement, les méthodes quantitatives, qui, lorsqu’elles sont employées pour mesurer la résilience, consistent généralement à calculer des scores, des classements et des indices, et voient dans la résilience un résultat ; deuxièmement, les approches axées sur la vulnérabilité, qui s’appuient sur des méthodes qualitatives pour décrire des réalités locales et considèrent la résilience comme un processus ou un attribut ; et troisièmement, l’évaluation par les sujets eux-mêmes de leur propre résilience, qui part de l’idée que ceux qui sont en danger, bien que souvent marginalisés, ont encore des moyens de faire aux risques, naturels et autres.

Toutes les méthodes d’évaluation de la résilience ont leurs forces et leurs faiblesses propres. Il faut donc se poser la question, plus générale, de savoir qui tire profit de ces mesures. Les personnes ont-elles besoin de voir leur résilience mesurée ? Les données statistiques parlent aux donateurs et aux institutions gouvernementales qui demandent des comptes aux bénéficiaires de leurs financements. Pourtant, les mesures quantitatives sont souvent impuissantes à rendre la réalité de ceux qui sont en danger. Bien que tout le monde s’accorde à penser qu’il faut mesurer la résilience pour établir un ordre de priorité parmi les initiatives et les investissements, il est également admis qu’il est nécessaire de combiner différentes approches pour maintenir les personnes au centre de toutes les interventions et leur permettre de renforcer elles-mêmes leur propre résilience.

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Chapitre 3 – Il est temps d’agir : investir dans la résilience

Malgré les progrès réalisés dans les domaines de la réduction des risques de catastrophe et de l’adaptation aux changements climatiques, l’investissement global reste faible. Le nombre de catastrophes ainsi que les pertes économiques et humanitaires qui en résultent ne cessent d’augmenter depuis les années 1980. Chaque année, les pertes économiques dues aux événements climatiques extrêmes se situent désormais entre 150 et 200 milliards de dollars É.U. Bien que la résilience occupe une place de plus en plus importante dans les cadres de politique internationaux, les investissements ne se concrétisent pas au rythme nécessaire.

Les coûts des investissements dans la réduction des risques de catastrophe sont visibles et immédiats, alors que leurs avantages ne se font sentir que lorsqu’une catastrophe survient. Les avantages à long terme sont sous-évalués. Il est donc essentiel que les arguments en faveur des investissements en soulignent les nombreuses retombées positives, qui sont souvent négligées. Par exemple, les berges consolidées d’un fleuve peuvent servir de chemin pédestre, de parcs ou de routes, et les constructions érigées pour servir d’abris en cas de catastrophe peuvent être transformées en écoles ou en salles communautaires. Le risque de catastrophe crée un risque de fond lié à la crainte que les catastrophes amenuisent les rendements, limitant ainsi les investissements en capital sur le long terme et l’entrepreneuriat. La réalisation des risques n’est pas certaine, et c’est cette incertitude, au titre de laquelle des financements doivent être alloués, qui freine les investissements.

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Chapitre 4 – Anticipation : mieux se préparer pour être prêts

Il faut, pour bien anticiper, s’éloigner de l’idée que le futur sera le passé qui se répète. Alors que l’adaptation est dans une large mesure réactive, l’anticipation est prédictive ou préventive. Une communauté exposée à des risques, par exemple, doit pouvoir anticiper des avenirs différents afin d’être en mesure de changer le cours des choses. Développer la capacité d’envisager ces avenirs possibles ou une nouvelle réalité peut s’avérer nécessaire. Dans cette communauté, les acteurs doivent être capables de prédire l’état futur et de changer leur comportement en conséquence. Si les choix de développement garantissent la sécurité de logement, la communauté continuera-t-elle de résider dans des logements de fortune même s’il existe une meilleure solution d’hébergement ? L’important pour cette communauté, c’est de pouvoir changer et le faire rapidement.

Pour réduire les risques et les vulnérabilités, les communautés locales doivent mobiliser des ressources, stimuler le partage des connaissances et exiger des droits. La participation n’est pas une faveur accordée aux individus, c’est un droit primordial. En modifiant les structures de pouvoir existantes, les décisions pourront être prises de manière plus démocratique et inclusive et, outre l’amélioration des conditions d’existence, contribueront au renforcement des capacités des participants. L’élaboration de scénarios et la planification d’actions soutiennent cette approche axée sur les individus : la planification des actions s’appuie sur les capacités et les connaissances locales, et l’élaboration de scénarios est utilisée pour envisager les résultats des décisions à prendre. Elles constituent un moyen de mieux comprendre et de mieux anticiper le futur et aident les individus et les communautés à aller de l’avant de manière plus assurée en des temps incertains.

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Chapitre 5 – Résilience intérieure : santé mentale et soutien psychosocial

Les impacts des catastrophes sur le long terme peuvent porter atteinte au bien-être et menacer la paix et les droits humains. Les troubles mentaux et les problèmes psychosociaux sont des préoccupations de santé publique importantes dans les contextes humanitaires, la plupart des personnes touchées éprouvant une détresse profonde. Ce qui définit le bien-être psychosocial et la résilience peut changer d’un pays à l’autre, mais également d’une communauté à l’autre dans le même pays. Les conséquences des catastrophes de grande ampleur, telles que les réinstallations, constituent souvent des facteurs de stress secondaires qui ont, sur les populations, des répercussions négatives pouvant durer plusieurs années. En cas d’événement grave isolé, la détresse tend à s’amenuiser une fois le danger passé, ce qui n’est pas le cas lorsque les individus sont confrontés à des situations de crises prolongées, telles que les conflits.

Préparer psychologiquement les individus et les familles à faire face à des crises peut inciter les communautés à investir davantage dans la préparation aux catastrophes et l’atténuation de leurs effets. Les interventions de soutien psychosocial menées dans le cadre de la réduction des risques de catastrophe peuvent favoriser les réseaux communautaires, contribuer à la cartographie des forces et des vulnérabilités, et promouvoir le renforcement des capacités des populations locales, y compris celles des employés et des volontaires. Les premiers secours psychologiques font partie des interventions communes de soutien psychosocial après une catastrophe. Le but est d’aider les personnes à se prendre en charge et à retrouver leur capacité de penser clairement. Le soutien psychosocial est également utile dans le cadre des programmes de développement à long terme. Malgré les progrès réalisés dans la définition de bonnes pratiques pour chaque étape du cycle des catastrophes, un décalage persiste entre les bonnes pratiques convenues et certaines des activités menées sur le terrain.

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Chapitre 6 – Plus forts ensemble : des partenariats qui renforcent la résilience

La Coalition d’un milliard pour la résilience reconnaît que le succès de l’initiative repose sur la mobilisation d’un large éventail d’acteurs, du niveau local au niveau mondial, qui soient mus par l’objectif commun du renforcement de la résilience aux niveaux individuel et communautaire. Dans les environnements urbains, qui se caractérisent par une densité élevée de population, une grande diversité et un large éventail d’acteurs, les efforts de collaboration sont indispensables, car les acteurs humanitaires internationaux sont mal équipés pour faire face seuls aux crises urbaines complexes. Une autre initiative, le Partenariat mondial pour la résilience, qui cible les continents africain et asiatique, accorde une importance particulière à la collaboration entre la société civile d’un côté, et le gouvernement et le secteur privé de l’autre. Le secteur privé s’affirme d’ailleurs comme un acteur clé du renforcement de la résilience, les entreprises cherchant à réduire les risques commerciaux et à tirer profit des avantages liés aux renforcement de la résilience.

Pour être efficaces, les partenariats doivent reposer sur la compréhension et la confiance, la transparence, l’existence de mesures d’incitation, des évaluations de l’impact et les capacités institutionnelles. Malgré cet idéal, les partenariats font l’objet de critiques d’après lesquelles les ambitions des partenariats sont, dans les faits, rarement réalisées. Les partenaires les plus grands et les plus puissants, qui détiennent le budget, ont tendance à imposer leur volonté les acteurs locaux. Parmi les objectifs de la Coalition d’un milliard pour la résilience figure la promotion des organisations locales, qui doivent être considérées comme des partenaires privilégiés et égaux.

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Chapitre 7 – Conjuguer la résilience au futur : 2025 et au-delà

Si l’on se place dans une perspective d’avenir, il est difficile de déterminer les risques auxquels nous seront appelés à faire face, mais il est de plus en plus évident que ces risques seront de nature interdépendante et complexe. Les changements climatiques continueront de motiver les déplacements, à des niveaux encore jamais atteints. La migration forcée due aux changements environnementaux devrait augmenter d’ici à 2050, et le nombre de personnes déplacées pourrait passer de 25 millions à 1 milliard. On assiste depuis quelque temps à l’accroissement de la fréquence et de l’intensité des conflits armés et à la progression du terrorisme. Le nombre de personnes tuées dans des situations de violence a triplé, du fait dans une large mesure des conflits en Syrie, en Iraq, en Afghanistan, en Ukraine et au Yémen. La violence criminelle fait plus de morts que les conflits armés et le terrorisme ; les victimes d’homicide dans le monde étant au moins quatre fois plus nombreuses que les autres victimes. La menace que représentent les pandémies est omniprésente. Les épidémies de Zika et de maladie à virus Ebola mettent en exergue les risques liés à la mondialisation, et l’urbanisation aggrave ces risques.

Pour rendre possible un avenir plus résilient, en 2025 et au-delà, nous devons au moins prendre les trois mesures suivantes : bâtir une compréhension commune de la résilience ; adopter une approche systématique afin d’opérationnaliser la résilience ; et améliorer notre compréhension des catastrophes. Les solutions techniques ou descendantes ne règlent pas tous les problèmes, et la résilience est souvent guidée par les relations qui animent la vie quotidienne des gens. Dans nombre de cas, les individus et les communautés ont déjà développé certaines des capacités nécessaires pour orienter le processus. Les acteurs humanitaires peuvent apporter un soutien direct aux efforts locaux de renforcement de la résilience en contribuant aux initiatives en cours dirigées par les citoyens, la société civile, les communautés et les autorités locales.